Comment « en être » ? Les Juifs et la Haute Société dans la seconde moitié du XIXe siècle
Pages 8 à 32
Citer cet article
- NICAULT, Catherine,
- Nicault, Catherine.
- Nicault, C.
https://doi.org/10.3917/aj.421.0008
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https://doi.org/10.3917/aj.421.0008
Notes
- [1]
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[2]
Écho sioniste, 5/20 mai 1901, reproduction d’un article de Bernard Lazare paru dans L’Aurore et prenant Arthur Meyer pour cible.
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[3]
La question ici traitée est souvent évoquée à travers le cas de Proust, de son snobisme personnel et celui de ses personnages. Nous avons choisi, pour notre part, d’élargir les perspectives et de recourir à des sources non fictionnelles.
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[4]
Cf. Pierre Barillet, Les Seigneurs du rire. Robert de Flers, Gaston Arman de Caillavet, Francis de Croisset, Paris, Fayard, 1999. Mort en 1891 à Paris, Auguste Lippmann était né en 1804 à Besançon, selon Archives Juives, 1983, n°s 3 et 4, pp. 44-46.
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[5]
Frédéric Rouvillois, Histoire du snobisme, Paris, Flammarion, coll. « Au fil de l’histoire », 2008.
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[6]
Ibid., p. 20.
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[7]
Arno Mayer, La Persistance de l’Ancien Régime. L’Europe de 1848 à la Grande Guerre, Paris, Flammarion, 1983.
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[8]
Cf. Noblesses et villes (1780-1950), Actes du Colloque de Tours 17-19 mars 1994, textes réunis et présentés par Claude-Isabelle Brelot, Université de Tours, coll. « Sciences de la ville », n° 10, 1995 ; Cyril Grange, Les Gens du Bottin Mondain 1903-1987. Y être c’est en être, Paris, Fayard, 1996 ; Élites et sociabilités en France, sous la présidence de Marc Fumaroli et de Gabriel de Broglie, sous la direction de Jean-Pierre Chaline, Fondation Singer-Polignac, Paris, Perrin, 2003.
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[9]
L’expression est évidemment inspirée du sous-titre du livre de Cyril Grange, ibid.
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[10]
Se référer par exemple aux Mémoires du comte Horace de Viel-Castel sur le règne de Napoléon III (1851-1864), Introduction et notes de Pierre Josserand, Guy Le Prat, Paris, 1979, t. 1, entrée du 7 décembre 1852, pp. 155-156 : l’auteur s’étend sur le cynisme de Deutz et la conviction du général Bugeaud, qui procéda à l’arrestation de la duchesse, qu’il « était le père de l’enfant dont la duchesse était grosse »…
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[11]
G. Kauffmann, Édouard Drumont, op. cit., p. 226.
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[12]
Sur les nuances à apporter à cette affirmation trop générale, voir Claude-Isabelle Brelot, « Entre nationalisme et cosmopolitisme : les engagements multiples de la noblesse », dans Pierre Birnbaum (dir.), La France de l’affaire Dreyfus, Paris, Gallimard, 1994, pp. 339-361.
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[13]
On sait l’antisémitisme des journaux intimes du comte de Viel-Castel (op. cit.) et des frères Goncourt. Nous aurons l’occasion d’en fournir bien d’autres exemples.
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[14]
Sur Antoine-Marie-Amédée-Vincent Manca de Vallombrosa, marquis de Morès (1858-1896) qui fit quelque temps de l’ombre à Édouard Drumont, voir G. Kauffmann, Édouard Drumont, op. cit., pp. 174-176. Gyp, collaboratrice de La Libre Parole, est aussi l’auteur de romans violemment antisémites.
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[15]
André de Fouquières, « l’arbitre des élégances » parisiennes entre les années 1880 et 1950, trace ainsi de Morès dans Cinquante ans de panache, Paris, Pierre Horay Editeur, 1951, un portrait plus qu’indulgent (pp. 29-30) et, sous sa plume, la comtesse de Martel, née Mirabeau devient « tendre et spirituelle » (p. 28)…
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[16]
Les Rothschild sont barons par la grâce des Habsbourg et les Hirsch par celle des rois de Bavière ; les Cahen d’Anvers, non contents de leur titre comtal (belge), ont ajouté « d’Anvers » à leur patronyme pour en accentuer l’apparence nobiliaire ; quant aux comtes Camondo, grands argentiers de l’Unité italienne, ils ont reçu leur titre de la Maison de Savoie, etc. L’interdiction faite aux citoyens français en 1906 de porter en France des titres étrangers a pesé dans la décision de certains Juifs ainsi anoblis de conserver leur nationalité étrangère. Pourtant la vieille noblesse n’a que mépris pour les titres exotiques. Cf. F. Rouvillois, op. cit., pp. 82-85.
-
[17]
En 1911 par exemple, Franz Wiener obtient du Conseil d’État de s’appeler désormais « Franz Wiener de Croisset », une façon pour cet homme de lettres d’origine belge d’officialiser le pseudonyme, Francis de Croisset, sous lequel il s’est fait connaître depuis son arrivée à Paris en 1896. Cf. Théodore Zeldin, Histoire des passions françaises, 1848-1945, Paris, Seuil, t. 4 : Colère et politique, 1981, p. 56.
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[18]
Par exemple, Isaac et Moïse de Camondo furent respectivement consul général de l’Empire ottoman et de Serbie, Gustave de Rothschild celui d’Autriche-Hongrie, Eugène Péreire de Perse, le baron Erlanger de Grèce et Eugène Oppenheim de… la République Sud-africaine, etc. Selon Pierre Assouline, Le Dernier des Camondo, Paris, Gallimard, 1997, p. 188.
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[19]
Terme popularisé par le roman à clefs et à succès d’Alphonse Daudet, Le Nabab (1876).
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[20]
La famille Cahen d’Anvers prétendait descendre du roi David et arborait sur son blason un lion tenant une lyre entre ses pattes, selon Pierre Assouline, op. cit, p. 152. Dans son Récit écrit au Moulin Barry (Indre) en 1943, Louise Halphen, née Fould (1862-1944), plus modeste, ne laisse pas passer l’occasion néanmoins de développer les trois généalogies des Fould, des Gradis et des Halphen (texte ronéoté inédit, collection particulière. Nous remercions Cyril Grange de nous avoir fait connaître ce texte).
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[21]
Frédéric Barbier, Finance et politique. La dynastie des Fould, XVIIIe-XXe siècle, Paris, Armand Colin, 1991, p. 162.
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[22]
Remarquons que les frères Isaac et Moïse de Camondo n’ont pas non plus renoncé à leurs prénoms très connotés, et que Moïse prénomme son fils Nissim en 1892, en hommage à son grand-père stambouliote. Cf. Nora ¸ S eni et Sophie Le Tarnec, Les Camondo ou l’éclipse d’une fortune. Essai, Arles, Hébraïca/Actes Sud, 1997.
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[23]
Journal de Constance de Castelbajac, marquise de Breteuil, 1885-1886, Présenté par Éric Mension-Rigau, Paris, Perrin, 2003, notamment p. 195.
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[24]
Odette Carasso, Arthur Meyer, directeur du Gaulois. Un patron de presse juif, royaliste et antidreyfusard, préface de Pierre Albert, Paris, Éditions Imago, 2003, pp. 141-144. Robert de Montesquiou « [invite] Dieu à se ganter pour le toucher « aujourd’hui comme hier » », in Journal de l’abbé Mugnier (1879-1939), Paris, Le Mercure de France, 1985, entrée du 11 avril 1912, p. 237.
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[25]
Sur Francis de Croisset, voir note 16 et infra. Reynaldo Hahn est un familier des salons dédiés à la musique de Germaine Lemaire et de Marguerite de Saint-Marceaux (Voir notamment de cette dernière Journal 1894-1927, édité sous la direction de Myriam Chimènes, préface de Michelle Perrot, Paris, Fayard, 2007). Bakst, de son vrai nom Lew Samoïlevitch Rosenberg (1966-1924), d’origine juive russe, s’installe à Paris en 1893. Il fit les costumes et les décors des Ballets russes. Notons que, pour certains de ces artistes, l’homosexualité a pu contribuer à leur ascension mondaine.
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[26]
F. Rouvillois, op. cit., pp. 175-185.
- [27]
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[28]
Cf. D. Cohen, op. cit., t. 2, passim.
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[29]
L’impatience sociale comme facteur de l’installation des grands financiers juifs à Paris est bien montrée dans la biographie que D. Frischer a consacrée au baron de Hirsch, Le Moïse des Amériques. Vies et œuvres du munificent baron de Hirsch, Paris, Grasset, 2002, pp. 28-43. En Bavière, l’acquisition notamment de domaines nobiliaires expose la famille Hirsch à d’incessants tracas et humiliations.
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[30]
Voir D. Frischer, op. cit., pp. 174-175, 189.
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[31]
Journal secret du marquis de Breteuil, 7 mai 1887, cahier 3, pp. 927-928, cité par D. Frischer, op. cit., pp. 189-190. Boson de Talleyrand-Périgord, prince de Sagan (1832-1910), oncle et, dans une certaine mesure, modèle de Boni de Castellane, est une figure évoquée par tous les mémorialistes. Voir notamment Mémoires de Boni de Castellane, Paris, Perrin, 1986, pp. 54, 254-255, 283, et Journal de Constance de Castelbajac…, op. cit., entrées du 15 mai 1886, pp. 214-216, et entrée du 1er juin 1886, pp. 231-232.
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[32]
D. Frischer, op. cit., p. 174.
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[33]
Ibid.
-
[34]
Mémoires de Boni de Castellane…, op. cit., p. 56. Charles Haas (1833-1902), fils d’un fondé de pouvoir de la Banque Rothschild, est un converti, qualité que le mémorialiste, notons-le, ne songe pas à mentionner.
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[35]
Selon Notes et documents sur les personnages célèbres, Musée Calvet, Avignon, manuscrit anonyme n° 5065, cité par David Cohen, op. cit., t. 2, p. 473.
-
[36]
L’expression est de Paul Morand, à propos du couple Porges. Elle pourrait s’appliquer tout autant au baron James de Rothschild, dont le Journal secret du marquis de Breteuil, 17 mai 1887, cahier 3 (cité par D. Frischer, op. cit., p. 211) dénonce l’« affreux accent du Juif allemand » ou encore au baron Maurice de Hirsch, souvent brocardé pour sa façon de mélanger plusieurs langues (Henri de Breteuil, La Haute Société. Journal secret 1886-1889, Paris, Atelier Marcel Jullian, 1979, entrée du 11 mai 1889, p. 362).
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[37]
Selon Jean Bouvier, Les Rothschild, Bruxelles, Complexe, 1999, cité par David Cohen, op. cit., t. 2, p. 472.
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[38]
Journal secret du marquis de Breteuil, 17 mai 1887, cahier 3, cité par D. Frischer, op. cit., p. 211.
-
[39]
Henri de Breteuil, La Haute Société…, op. cit., entrée du 30 mai 1889, p. 369.
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[40]
Par exemple, Mémoires de Boni de Castellane…, op. cit., p. 106.
-
[41]
A. Meyer, Ce que mes yeux ont vu, Paris, Librairie Plon, 1912, p. 252.
-
[42]
Sur cet épisode, entre autres : G. Kauffmann, Édouard Drumont, op. cit., pp. 11-14, 124, 138 ; O. Carasso, op. cit., pp. 131-136 ; Arthur Meyer, op. cit., pp. 251-254. F. Rouvillois rappelle dans son Histoire de la politesse de 1789 à nos jours, Paris, Flammarion, coll. « Champs/Histoire, 2006, p. 310, que Georges Bernanos consacre un chapitre à ce duel dans La Grande peur des bien-pensants (1931).
-
[43]
Journal de Constance de Castelbajac…, op. cit., entrée du 1er janvier 1886, p. 129.
-
[44]
A. de Fouquières, op. cit., p. 315.
-
[45]
Op. cit., entrée du 6 juillet 1907, p. 400.
- [46]
-
[47]
Cf. Edith Wharton signale dans A Backward Glance (chapitre 11) que le comte et la comtesse d’Haussonville, ses amis intimes, la pressèrent de venir habiter leur immeuble rue de Constantine, qui fut ainsi la dernière adresse de son salon. A. de Fouquières, op. cit., pp. 74-75 évoque la « petite naissance » de Rose de Fitz-James plutôt que de mentionner ses origines juives ; cette femme qui tenait les annales des « mariages juifs » du gotha « avait su, écrit-il, se faire aimer ».
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[48]
Mémoires de Boni de Castellane…, op. cit., pp. 53, 339.
-
[49]
La Haute société, op. cit., entrée du 2 septembre 1886, pp. 45-46.
-
[50]
Pierre Assouline, Le Portrait, Paris, Gallimard, 2007.
-
[51]
Louise Cahen d’Anvers (1845-1926), femme du comte Louis, est la fille du financier italien Mopurgo. Léontine Arman de Caillavet (1844- 1910) descend par sa mère des Königswarter, banquiers allemands dont une branche est installée à Paris, et a pour père le richissime banquier Auguste Lippmann, déjà cité ; maîtresse d’Anatole France, elle est la mère de Gaston Arman de Caillavet. Geneviève Strauss (1849-1926), fille de Fromental Halévy et veuve de Georges Bizet, a épousé en secondes noces le banquier Émile Strauss, fils naturel d’un Rothschild. Mme Lucien Muhfeld, née Jeanne Meyer et convertie, tenait, avenue Montaigne, un salon voué à la musique. Dans ses mémoires (op. cit., pp. 313, 387), Boni de Castellane la qualifie de « mécène exquis ».
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[52]
Selon Écho sioniste, 20 septembre 1908, p. 27.
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[53]
D. Frischer, op. cit., p. 286.
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[54]
Mémoires de Boni de Castellane, op. cit., p. 150.
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[55]
Ibid., p. 331.
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[56]
G. Kauffmann, Édouard Drumont, op. cit., p. 175.
-
[57]
O. Carasso, op. cit., passim.
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[58]
Ferdinand de Saxe-Cobourg-Gotha (1861-1948) a été élu prince de Bulgarie par l’Assemblée nationale bulgare en 1886 ; il prendra le titre de roi en 1908.
-
[59]
Cf. D. Frischer, op. cit., p. 202. Édouard de Galles aurait reçu de Hirsch pas moins de 15 millions de francs, selon un renseignement communiqué par l’ambassadeur de France à Londres, Paul Cambon, à son ministre, Théophile Delcassé, sans compter des conseils de placements fructueux. Cf. id., p. 201.
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[60]
Cf. D. Frischer, ibid., pp. 196-197.
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[61]
De fait, Ferdinand de Bulgarie fut pour Hirsch « le plus sincère, le plus dévoué et le plus reconnaissant » des amis (Ibid., p. 194). D’une façon générale, Ferdinand, doté d’un type sémite accentué et qui revendiquait volontiers les ascendances juives prêtées aux Saxe-Cobourg, manifestait beaucoup de sympathie aux Juifs. À la différence du prince de Galles, il assista aux obsèques de Hirsch, ibid., pp. 203-205.
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[62]
Ibid., p. 215.
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[63]
Philippe Levillain, Boulanger fossoyeur de la monarchie, Paris, Flammarion, 1982.
-
[64]
La famille Hirsch, attachée aux rois de Bavière, est monarchiste de tradition, tandis qu’Arthur Meyer y voit le régime le plus susceptible d’apporter l’ordre à la France. Cf. D. Frischer, op. cit., et O. Carasso, op. cit., pp. 101-122.
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[65]
D. Frischer, op. cit., pp. 258-259, 264.
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[66]
Journal secret du marquis de Breteuil, 7 mai 1887, cahier 3, pp. 924-925, cité par D. Frischer, op. cit., p. 189.
- [67]
-
[68]
Henri de Breteuil, op. cit., entrée du 30 mars 1888, pp. 228-234, et D. Frischer, op. cit., pp. 271-276. Sur la question des cercles et des Juifs, voir C. Grange, Les Gens du Bottin…, op. cit., pp. 326-346, et surtout « La Haute Société juive. Dans les cercles et clubs parisiens de la fin du XIXe siècle à 1914 », in Élites et sociabilités…, op. cit., pp. 133-146.
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[69]
Henri de Breteuil, op. cit., entrée du 30 mars 1888, pp. 228-234.
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[70]
Inquiet des révélations du livre de Mermeix, Les Coulisses du boulangisme en 1890, le baron détruisit toutes les traces de ses versements, mais sa biographe, D. Frischer, pense qu’ils ont avoisinés les 5 ou même 6 millions de francs, op. cit., p. 271.
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[71]
Ainsi du rôle d’Arthur Meyer, en 1890, dans l’initiative du jeune duc d’Orléans, venu en France pour réclamer crânement le droit de faire son service militaire, ou encore pendant l’Affaire, occasion pour d’autres « nababs » juifs ou convertis, d’alimenter les caisses de la propagande royaliste et antisémite. Cf. O. Carasso, op. cit., pp. 123-124, 152-183. Sur le cas des Porges par exemple, voir Écho sioniste, 20 septembre 1908, p. 27.
-
[72]
Vicomte A. de Royer, Avons-nous une noblesse française ?, Paris, A. Davy, 1898. Merci à Bertrand Goujon pour cette référence.
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[73]
Journal de Constance de Castelbajac…, op. cit., entrée du 22 mars 1886, pp. 193-196.
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[74]
Mémoires de Boni de Castellane, op. cit., p. 108.
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[75]
Journal de Constance de Castelbajac…, op. cit., entrée du 22 mars 1886, p. 194.
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[76]
D. Frischer, op. cit., p. 175.
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[77]
Mémoires de Boni de Castellane, op. cit., p. 270.
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[78]
Journal de Constance de Castelbajac, op. cit., pp. 195-196 : « Il y a du pour et du contre dans ces mariages juifs. Le pour, c’est l’argent, qui dans le siècle où nous sommes est un levier puissant, c’est aussi la nature prolifique des israélites qui ont des enfants comme des lapins […]. Enfin, on ne peut nier que cette race soit très douée […] ». Quant au passage sur le « contre », il a été coupé à la demande des ayant-droits…
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[79]
Op. cit., passim.
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[80]
Cf., dans ce même dossier, l’article de Vincent Gourdon et Cyril Grange.
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[81]
Rosa de Fitz-James, née Gutman, immédiatement négligée par son mari et en butte à l’hostilité de sa belle-famille, mérita le surnom de « Rosa-Malheur », par référence à l’artiste peintre (juive) Rosa Bonheur (Journal de Constance de Castelbajac, op. cit., p. 193 n. 4) ; de même Marguerite de Gramont, née Rothschild, fut à peine tolérée par le milieu de son époux et rejetée par certains membres de sa belle-famille.
-
[82]
Op. cit. Toutes les citations qui suivent viennent de ce texte, pp. 16-17, 30-31, 44-46, 54-55.
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[83]
Conviée à la cérémonie, Marguerite de Saint- Marceaux en fait un commentaire bien senti dans son journal, op. cit, entrée du 1er mars 1905, p. 380.
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[84]
Cf. O. Carasso, op. cit., pp. 144-145, 187-197 ; voir aussi É. Mension-Rigau, Boni de Castellane, Paris, Perrin, 2008, pp. 164-166.
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[85]
F. Rouvillois, Histoire de la politesse…, op. cit., p. 281.
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[86]
Selon Gabriel-Louis Pringué, 30 ans de dîners en ville, Éditions Revue Adam, 1948, p. 147.
- [87]
-
[88]
Cf. P. Barillet, op. cit, pp. 423-435, et Laurence Benaïm, Marie-Laure de Noailles, la vicomtesse bizarre, Paris, Grasset, 2001, pp. 52-71.
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[89]
Un seul exemple : « Cet arriviste affreux, dont le nom dit : s’accroître/A l’imparfait, et qui s’étale comme un goitre/Sur le théâtre, sur le monde, sur les vers, /Ne trouve plus aucuns raisins, pour lui, trop verts, /Ayant su soulever trop de feuilles de vigne », in Robert de Montesquiou, Les Quarante Bergères, Librairie de France, 1925. L’auteur est lui-même un homosexuel notoire.
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[90]
Henri de Breteuil, op. cit., entrée « Tarbes, 15 août 1887 », pp. 148-151 ; Journal de Constance de Castelbajac…, op. cit., entrée du 11 janvier 1886, pp. 137-138.
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[91]
Par exemple, G. Kauffmann, Édouard Drumont, op. cit., et Michel Drouin, Zola au Panthéon. La Quatrième affaire Dreyfus, Paris, Perrin, 2008.
1Recevoir les « gens du monde » chez soi, être reçu par eux, autrement dit jouir d’une « position mondaine » : telle est l’ambition suprême de la frange la plus opulente de la haute bourgeoisie juive dès la Monarchie de Juillet et le Second Empire, et plus encore dans les années 1880-1900. Aux « Israélites » parvenus au sommet de la réussite économique et financière, souvent parfaitement éduqués, parfois artistes de talent, il ne reste plus en effet qu’à accéder à ce degré ultime de la distinction sociale.
Le baron Maurice de Hirsch devant son hôtel particulier parisien, 18 rue de Courcelles, s. d.
Le baron Maurice de Hirsch devant son hôtel particulier parisien, 18 rue de Courcelles, s. d.
2Le phénomène n’a pas échappé aux contemporains, surtout à la fin du siècle. Les antisémites, Édouard Drumont en tête, en tirent argument pour se répandre en furieuses diatribes contre la veulerie de l’aristocratie, prosternée devant la puissance de l’Argent [1], tandis que leurs coreligionnaires de conviction socialiste ou sioniste s’accordent pour accabler les « ploutocrates » juifs et leurs « âme[s] de chien couchant » [2]. C’est surtout un véritable filon littéraire, illustré en particulier par l’œuvre de Marcel Proust, précisément un « demi-Juif » en quête de consécration mondaine [3], ainsi que par les vaudevilles bien parisiens de ses confrères Robert de Flers et Gaston Arman de Caillavet – lui-même petit-fils d’un riche banquier juif, Auguste Lippmann [4].
3Les historiens, en revanche, n’ont prêté qu’une attention distraite à ce qu’ils tiennent volontiers pour des tragi-comédies de salons entre privilégiés et « parvenus » – c’est-à-dire des « tard venus » dans l’ordre de la réussite sociale. Ces Juifs seraient des snobs tout simplement, et le snobisme n’est-il pas de tous les temps ? Or nous pensons au contraire que la quête de la réussite mondaine chez les parvenus juifs de la deuxième moitié du XIXe siècle peut être appréhendée comme un fait social isolable, ce qu’il nous faudra démontrer avant de cerner les tactiques déployées et les résistances rencontrées.
Les conditions et le sens de l’entreprise
4Une toute récente Histoire du snobisme [5] rappelle que le propre du « snob social, ou mondain » est de vouloir « imiter, se rapprocher, se lier aux membres de la haute société [6] ». Or, en cette fin du XIXe siècle, le Tout-Paris aux portes duquel frappent avec insistance les Juifs nantis affiche une homogénéité globalement aristocratique que la guerre se chargera bientôt d’ébranler. Cette « persistance de l’Ancien Régime » dans l’Europe d’avant 1914 est une réalité à laquelle la France postrévolutionnaire n’échappe pas, même si elle trouve des expressions plus éclatantes en Grande-Bretagne, en Allemagne et évidemment en Russie. Comme l’a montré l’historien Arno Mayer [7], cette prédominance tardive des élites nobiliaires est fondée sur la préservation de fortunes foncières bien assises, doublées de prises d’intérêts dans l’industrie et la finance. Sans doute certaines grandes lignées sont-elles aux abois dans les années 1880. Nous en croiserons quelques exemples. Mais dans l’ensemble, la haute noblesse cumule jusqu’à la Grande Guerre l’argent, le prestige du nom, les titres et les armoiries avec la possession d’hôtels particuliers, de châteaux et de domaines ruraux, de chasses et d’équipages ; elle se veut le gardien d’un art de vivre raffiné et policé, du bon goût, du bon ton et d’une politesse aux codes subtils. En un mot, elle allie au capital matériel un capital symbolique et social qui n’a rien perdu de son lustre [8].
5Fondé sur ces assises exclusivistes, le « Grand Monde » parisien comme ses équivalents dans l’espace européen oppose, face à l’« entrisme » des parvenus qui brûlent d’« en être [9] », une réaction de défense et de rejet. Mais si la « haute société », cosmopolite par définition, imbue d’esprit de caste, tend à cultiver l’« entre-soi », on sait bien aussi que, depuis le XVIIe siècle, la grande noblesse française n’a cessé de puiser des nouveaux membres et alliés dans les rangs de la bourgeoisie enrichie, pratiquant une judicieuse stratégie d’absorption sélective des nouvelles élites de l’argent. Reste qu’on n’est admis parmi les « gens du monde » que par cooptation individuelle, en vertu d’un système aux règles non écrites ni fixes, où l’argent, nécessaire, n’est pas suffisant, où le caprice a largement sa part, où les barrières franchies en révèlent bien souvent d’autres, plus secrètes et plus ardues encore à franchir. En même temps, ces obstacles font tout le prix d’une réussite, fut-elle partielle et incomplète, dont les heureux bénéficiaires sont souvent les premiers à prétendre, à leur tour, barrer l’accès aux nouveaux venus.
6Les postulants juifs font les frais de ce filtrage au même titre que tous les autres parvenus, mais ils abordent cette course avec un handicap particulier, surtout dans les dernières décennies du siècle, très marquées par l’antisémitisme. Hormis une minorité libérale et quelques personnalités anticonformistes inclassables, la Haute Société se caractérise par son conservatisme et sa culture catholique intransigeante. Le Juif y est communément tenu pour un être matérialiste, avide, dépourvu du sens de l’honneur, valeur aristocratique par excellence. On n’y a pas oublié la trahison de Simon Deutz, le fils converti d’un grand rabbin du Consistoire central, qui « donna » à la police de Louis-Philippe la duchesse de Berry, rentrée clandestinement en France pour tenter de soulever les provinces de l’Ouest en faveur de son fils, le dernier des Bourbons [10]. Ajoutons-y enfin le dédain traditionnel de la noblesse pour la richesse « sans racines », la spéculation, l’agiotage, les « money makers » et autres capitaines d’industrie, ainsi que le ressentiment entretenu par la pensée contre-révolutionnaire contre les Juifs réputés fauteurs de Révolution et inspirateurs de l’anticléricalisme républicain. C’est un fait que, « depuis la fin des années 1880, l’antisémitisme gagne du terrain dans les milieux […] mondains de la capitale [11] » en attendant de faire preuve, une décennie plus tard, d’un antidreyfusisme largement partagé [12].
7Cela dit, l’expression des sentiments antijuifs y reste généralement de bon ton, du moins sur la place publique, car les écrits intimes sont souvent autrement explicites [13]. Même à la fin du siècle, rares sont les aristocrates, comme le fameux marquis de Morès, chef des bouchers de La Villette, ou encore la comtesse de Martel de Janville, plus connue sous le pseudonyme de Gyp [14], à participer en première ligne au combat antisémite. Mais on lit La Libre Parole dans les hôtels particuliers et les châteaux, et les salons font leurs délices des saillies antisémites du redoutable Robert de Montesquiou-Fezensac (1855-1921), le mondain le plus venimeux de la capitale. La Ligue antisémitique de France, puis la Ligue d’Action française recrutent des adhérents aux noms parfois illustres, et si les aristocrates comme Morès ou la comtesse de Martel sont tenus à distance par les cercles du Faubourg Saint-germain, nostalgiques de l’Ancien Régime, c’est moins pour leurs idées que pour leur comportement [15].
8Pour les banquiers, les financiers et, dans leur sillage, quelques écrivains et artistes juifs, pénétrer l’univers de la mondanité est donc un véritable défi, surtout à la fin du siècle. C’est s’attaquer en fait au dernier espace social qui prétend leur rester fermé en France, comme il en va de la carrière diplomatique, refuge, encore plus que celle des armes, des « gens du monde ». Incontestablement il entre dans cette aspiration une part de pur snobisme, dont, le Monde, ironique et méprisant, joue d’ailleurs très consciemment. C’est ce snobisme et le souci de favoriser le côtoiement social avec l’aristocratie authentique qui les poussent à acquérir des titres de noblesse auprès des souverains étrangers et à arborer des particules et des armoiries flambant neuves [16] quand ils ne sollicitent pas un changement d’identité [17]. De même des décorations et des responsabilités consulaires qui ajoutent à leur lustre [18].
9En même temps, la quête de la consécration mondaine chez les postulants juifs n’est pas seulement affaire de vanité. Celle-ci est recherchée aussi comme le couronnement légitime de leur réussite dans la société « ouverte » qu’est censée être la société française ; elle exprime la fierté de leur ascension sociale et de leur lignée, au moins aussi développée chez ces « nababs [19] » que chez les aristocrates auxquels ils estiment n’avoir rien à envier. Il n’est qu’à relever pour s’en convaincre la marotte généalogique des grandes familles juives [20], le sentiment de supériorité qu’elles retirent de leur cosmopolitisme et de leur multilinguisme, traits qu’elles partagent de fait avec l’aristocratie. Remarquons aussi que nombre d’entre eux, et non des moindres, excluent de passer sous les fourches caudines de la conversion, alors que d’autres accomplissent ce pas. Achille Fould (1800-1867) s’est converti vers 1858 à la foi protestante, secrètement du reste [21], mais les frères Péreire, Jules Mirès sont restés des Juifs, tièdes sans doute, mais des Juifs. Les Porges sont convertis, non pas les Rothschild, ni les Camondo, ni les Hirsch ni bien d’autres moins connus qui, non contents d’être restés fidèles, au moins formellement, à la Synagogue, se veulent au surplus les guides et les bienfaiteurs de leurs coreligionnaires [22].
La conversion est-elle d’ailleurs, en France, le sésame qui vous fait accepter de la haute société ? Peut-être sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire, mais on peut en douter pour les dernières décennies du siècle, où l’on constate que la conversion ne change rien à la perception que les « gens du monde » ont des individus concernés, voire accentue le mépris qu’ils leur inspirent. Les héritières israélites mariées dans la noblesse peuvent bien avoir reçu l’eau du baptême, elles restent des « juives » aux yeux de Constance de Castelbajac [23]. La conversion d’Arthur Meyer, en 1901, sous les instances, illustres pourtant, du duc de Doudeauville et de la duchesse d’Uzès, n’améliore pas sa cote mondaine, au contraire [24]. En fait, la conversion apparaît moins désormais dans ce milieu comme une victoire de la « vraie foi » que comme un signe d’arrivisme à tout crin et un manquement à la culture de l’honneur qui commande la fidélité aux valeurs de sa lignée.
En somme, le combat livré par les parvenus juifs pour se faire admettre dans la High Life parisienne se singularise déjà par l’hostilité particulière qu’ils suscitent dans l’univers auquel ils brûlent d’appartenir pleinement. À l’évidence le snobisme est un de leurs moteurs et parfois le seul, qui les pousse alors à tous les reniements, jusqu’à la conversion. Mais, bien souvent, la fierté juive est une autre raison de vouloir s’élever dans le « monde ». Dès lors il convient de considérer cette démarche comme relevant, à certains égards, du processus d’intégration des « Israélites » à la société française post-émancipatrice.
L’appât du faste juif
10L’étape la plus aisée à franchir pour un Juif désireux de faire son chemin dans le Monde est d’obtenir que les personnes en vue veuillent bien honorer sa demeure de leur présence. C’est là une différence essentielle avec les Juifs dont le seul titre à fréquenter cet univers est le talent. Depuis le début du XIXe siècle au moins, on recherche le musicien, l’écrivain, la comédienne, le brillant causeur, pour orner une réception, distraire et charmer les invités, autrement dit pour délivrer une prestation, rémunérée ou non. Ces « amuseurs » peuvent être juifs, cela ne porte pas à conséquence puisque, sollicités dans le Monde, ils n’y sont aucunement « reçus » comme des commensaux et des égaux. Paradoxalement, ce sont dans les années 1880-1890, antisémites par excellence, que certains écrivains et artistes commencent à être admis sinon dans le noble Faubourg, au moins dans des cercles moins guindés où l’on prise leur talent, leur culture, leur conversation, leur originalité même. Parmi eux, Marcel Proust bien sûr, le musicien et chanteur Reynaldo Hahn, le décorateur Léon Bakst ou le journaliste et vaudevilliste d’origine belge Francis de Croisset, de son véritable nom Franz Wiener [25]. Dans un autre registre, il en va un peu de même pour Arthur Meyer (1844-1924) : si, malgré le dédain qui l’entoure, on le reçoit dans tant de bonnes maisons, c’est comme propriétaire et directeur du Gaulois, le quotidien des « gens du monde », et comme l’orchestrateur des mondanités de l’aristocratie parisienne [26].
11Les « nababs » juifs, comme tous les parvenus, s’évertuent donc à organiser des événements susceptibles d’attirer les « gens du monde » sous leur toit. Depuis les années 1830 au moins, et plus encore sous la Second Empire, il existe à Paris une « grande banque juive » volontiers cosmopolite, aux fortunes considérables, voire colossales. Françaises ou étrangères, ces fortunes ont été amassées par des hommes d’affaires intelligents et chanceux qui, forts de réseaux à la fois familiaux, communautaires et politiques, ont su profiter des opportunités d’un capitalisme industriel et financier en plein essor [27]. Tous ces aventuriers de la finance ne sont pas parvenus à pérenniser leur réussite initiale à l’égal d’un James de Rothschild (1792-1868) ou d’un Achille Fould (1800-1867), tant s’en faut. Les frères Émile (1800-1875) et Isaac Péreire (1806-1880), le mirobolant Jules Mirès (1809-1871) ont connu des faillites retentissantes dans les années 1860 [28]. D’autres Crésus ont mieux résisté ou ont fixé leur séjour à Paris au début de la Troisième République, comme les familles Reinach, d’Eichtal, Léonino, Camondo, Hirsch, Porges, Ephrussi, Cahen d’Anvers, Gunzburg, Singer, Stern, Lippman, Königswarter et autres.
12Venus d’Alsace, de Lorraine, de Turquie, de Belgique, d’Allemagne, d’Autriche ou de Russie, ils sont attirés par la grande place financière qu’est la capitale française, mais aussi par la « Ville-Lumière », la ville phare du luxe, de l’élégance et de la fête, où les Juifs n’étaient pas bridés dans leur ascension sociale par la loi ou même, apparemment, par les mœurs sociales. Et il est vrai que le Paris du Second Empire et des débuts de la République offrait des horizons autrement ouverts à leurs ambitions que Constantinople, Munich ou Vienne, pour ne pas parler de Moscou ou de Saint-Pétersbourg. Héritier d’une lignée ancienne de Juifs de cour attachés à la dynastie de Bavière, Maurice de Hirsch quitte Munich pour Bruxelles d’abord, Paris ensuite dans les années 1870, conscient qu’il serait toujours rejeté par la grande aristocratie allemande [29]. À Paris en revanche, les Rothschild et quelques autres donnaient l’image, dès la Monarchie de Juillet, d’une réussite mondaine éclatante ; un Juif peut y vider ses querelles d’honneur en rencontrant en duel un non-Juif, chose inconcevable dans le monde germanique.
13Tout naturellement, c’est sur le terrain des affaires que se nouent les premiers contacts et relations au sein de la société non-juive – hommes d’affaires, hommes politiques, mais aussi aristocrates contraints de trouver une occupation rémunérée ou encore désireux d’accroître leurs revenus par des placements fructueux dans la banque, l’industrie, les chemins de fer ou la presse. Autant de raisons qui les poussent à se lier, quoiqu’ils en aient, avec la nouvelle aristocratie de l’argent, juive s’il le faut, source d’occasions ou des situations lucratives dans leurs banques et leurs montages financiers, ou encore de jetons à gagner dans les conseils d’administration [30]. Quant aux gentilshommes « décavés », ils s’offrent aux magnats juifs pour les épauler dans leur conquête du Monde. C’est ainsi que le très snob marquis Henri de Breteuil repère, un soir de réception chez Maurice de Hirsch, en 1887, les quatre mentors du baron, mobilisés pour l’aider à recevoir les invités rameutés par leurs soins. Ces mercenaires mondains portent des grands noms. Ce sont, note le marquis, Poniatowsky, « le peu fier descendant des rois de Pologne », cette « épave internationale » de comtesse de Loëwenthal, « la vieille duchesse de Fitz-James » qui s’évertue à renflouer son fils Charles, et surtout le prince de Sagan, dandy aux abois mais très répandu dans le monde [31].
Bien évidemment, recevoir « la crème » implique d’avoir le même mode de vie qu’elle, d’en partager les loisirs – le Bois en grand équipage, les courses, l’Opéra, les liaisons avec les comédiennes et les danseuses, les cures dans des stations à la mode, l’équitation et la chasse, etc. – et de disposer de résidences assez fastueuses pour exciter sa curiosité, son besoin de luxe effréné et celui, fondamental, d’« être vu ». Nous ne nous attarderons pas ici sur la riche saga des achats, aménagements ou constructions de somptueux hôtels particuliers dans les quartiers à la mode de la capitale, l’acquisition de domaines et de châteaux prestigieux, parfois édifiés de frais par les architectes les plus en vue mais souvent aussi rachetés à des lignées aristocratiques en difficulté. La presse mondaine et antisémite consacre des colonnes entières à décrire ces demeures somptueuses, les collections époustouflantes qui y sont accumulées, les fêtes et les bals fastueux organisés par leurs nouveaux propriétaires. Des réceptions auxquelles le Monde se précipite « sans trop se faire prier [32] », au grand dépit du noble Faubourg qui s’entête à les bouder.
Médisances et petites vengeances entre amis
14En fait, si la noblesse accepte ces invitations, c’est que leurs hôtes juifs se révèlent souvent tout à fait « fréquentables [33] ». Nous l’avons dit, beaucoup de ces « nababs » sont des héritiers, bénéficiaires « d’une excellente éducation cosmopolite ». Rares cependant sont ceux qui remportent tous les suffrages de la Société comme le fameux Charles Haas (1833-1902), modèle du Swann de Proust, « le seul de sa race qui fut pauvre » selon Boni de Castellane qui nous fournit sans doute là l’une de clés de la popularité du personnage [34], suffisamment riche cependant pour mener une vie de parfait dilettante et d’amateur d’art éclairé. En général, ils suscitent une aigreur plus ou moins hypocritement exprimée, en particulier à l’encontre de la première génération des Juifs étrangers installés à Paris, volontiers caricaturés comme des « nouveaux riches », voire des « rastaquouères » de haut vol. Comment réagissent les victimes de cette malveillance ? Affecter, comme James de Rothschild, « le plus parfait mépris pour la noblesse et les titres [35] » ne trompe personne. Aussi le parti généralement adopté est-il de prendre les devants en plaisantant des Juifs et de leurs travers en société, une forme élégante de la « haine de soi » dont les écrits du temps conservent maints témoignages.
15Comme tous les antisémites, les « gens du monde » sont frappés chez leurs connaissances juives par des traits censés trahir leur caractère d’irréductible étrangeté : leur accent « à la Gobseck [36] », leur physique « sémite », d’une laideur supposée emblématique de celle de la « race » en général. Leur spécialité cependant est d’épingler leurs impairs, leur manque de tact et de goût, bref leur manque d’éducation – un bien qui ne s’achète pas plus que la noblesse véritable. Certaines anecdotes font le tour des salons, comme la familiarité déplacée de James de Rothschild à l’égard du duc de Wurtemberg, son hôte, qui, « interpellé par le baron qui l’appela tout court [« Wurtemberg »], quitta la table [37]. » À Maurice de Hirsch, « Türkenhirsch » pour le Tout-Paris, Henri de Breteuil trouve les « manières d’un parfait parvenu », « désagréable et mal élevé [38] » ; il lui reproche en particulier de trop parler de son argent, alors que, comme nous verrons bientôt, ce sont des questions d’argent qui les réunissent ! Lorsque sont annoncées les fiançailles d’Henri d’Orléans, fils du comte de Paris, le Tout-Paris se gausse du cadeau du baron, « un morceau de la Sainte Croix dans un superbe reliquaire du XVIe siècle enrichi de pierreries [39] ».
16Arthur Meyer est un autre personnage dont les bourdes, réelles ou inventées, font ses délices [40]. Souvent ridicule, il a fait pire en contrevenant aux règles, sacro-saintes, de l’honneur. En avril 1886, offensé par les pages le concernant dans La France juive, Arthur Meyer demande réparation à l’auteur, Édouard Drumont, encore peu connu. Mais, au plus fort d’un assaut furieux, Meyer saisit de sa main gauche – instinctivement, dira-t-il plus tard, piteusement – l’épée de Drumont, tandis que de sa droite il blesse son adversaire à la cuisse. Une forfaiture qui rend un fier service à Drumont et à ses idées. « C’est le souvenir le plus douloureux de ma vie [41] », avouera Meyer, qui ne s’en releva que grâce à l’appui de la duchesse d’Uzès et à son dévouement à la cause monarchiste. Il n’aura de cesse que de se racheter, en vain évidemment, auprès du « pape » de l’antisémitisme français, allant jusqu’à pensionner sa veuve, douloureusement conscient que le « monde », au fond, ne lui ferait jamais grâce de ce moment d’égarement [42].
17Autre cible favorite du persiflage : le luxe ostentatoire des réceptions et des demeures juives, négation de la véritable élégance. Ah ! La vie mondaine n’a plus le charme d’antan, soupire Constance de Castelbajac. C’est aussi que « les palais de Rothschild et des autres juifs, leurs fêtes des mille et une nuits où l’on voit les murs couverts de camélias, des rochers de glace résistant à une chaleur de vingt-cinq degrés et des soupers où l’on boit du vin à trente francs la bouteille, ces énormités d’un luxe lourd et ennuyeux ont mis les fêtes sur un tel pied que très peu de gens peuvent en donner et que beaucoup de personnes qui pourraient recevoir très agréablement pour les autres, n’y songent même pas [43] ! ». Pour son nouveau château de Rochefort-en-Yvelines, Julius Porges (1839-1921) s’est inspiré en 1892 des plans de l’ancien hôtel de Salm, sauf qu’il a cru bon d’en doubler les proportions, tombant dans une démesure et un luxe rutilant qui en fait, murmure-t-on, un vulgaire « palace [44] ». Encore Porges n’a-t-il pas eu le front de s’approprier une vieille demeure historique comme les Cahen d’Anvers en 1885 à Champs-sur-Marne, et d’en remodeler comme eux l’architecture intérieure et les jardins. « Les Juifs occupent maintenant les demeures des grands seigneurs. Ils y sont vulgaires, ils profanent les lieux », s’indigne Marguerite de Saint-Marceaux [45].
18Galanterie française oblige sans doute, les hôtesses juives sont souvent traitées avec plus d’égards, même dans l’allusion antisémite. La façon dont le duc de la Force épingle les travers de « Mme de Fitz-James, née Gutman », une hôtesse dont la bonne société parisienne appréciait fort la table et le salon autour de 1900, en fournit une bonne illustration. Il réussit en effet à signaler, en mentionnant simplement son nom de jeune fille – ce qui est l’usage dans le Monde –, les origines juives de la comtesse et par là même l’origine des défauts qu’il lui prête : en l’occurrence, une trop grande insistance à s’enquérir de la satisfaction et du bien-être de ses hôtes ; celui aussi de « causer [indument] durant le spectacle » [46]. Pour autant, la comtesse de Fitz-James, complexée mais bonne, compte plus de défenseurs et même d’amis que de détracteurs dans le Tout-Paris [47]. Gentilhomme avant tout bien qu’antisémite, Boni de Castellane s’abstient de toute pique contre les hôtesses juives au succès des réceptions desquelles il participe ; convié en 1914 à une garden-party chez Edmond et Adélaïde de Rothschild à Boulogne-sur-Seine, il y relève « l’effort de l’argent plutôt que du goût », mais aussi la « bonté » de la baronne [48].
Le fait est que la réussite mondaine des magnats de la finance repose beaucoup sur les épaules de leurs femmes, mais peut-être plus encore dans le cas des Juifs qui ont davantage à se faire pardonner. Dans le couple que Betty de Rothschild forme avec James de 1824 à 1867, les rôles sont clairement répartis : à l’homme la jungle des affaires, à la femme la conquête de la position mondaine. Et Betty y fait merveille, comme tend à le montrer le portrait inhabituellement aimable que trace d’elle Henri de Breteuil à la nouvelle de son décès en 1886 [49]. Née à Francfort comme son oncle et époux, mais ayant bénéficié d’une éducation soignée et parlant un français très pur, Betty reçoit beaucoup et avec grâce, nouant de véritables liens d’affection avec les Orléans, la reine Marie-Amélie en particulier. Lorsqu’après la chute de la Monarchie de Juillet, elle décline l’honneur d’être présentée à la cour impériale et refuse même de faire les honneurs de son château de Ferrières à l’Empereur en 1862, elle apporte la preuve de sa loyauté et de sa fidélité, toutes vertus « aristocratiques » qui lui valent le respect [50].
Ses fils et belles-filles sauront faire fructifier la situation privilégiée qu’elle aura ménagée aux siens dans le monde parisien, permettant au clan Rothschild de se tailler une place à part au sommet de la société. Non que les préventions aient disparu, mais la fécondité de la lignée, la solidité de ses assises économiques l’installent dans une durée de bon aloi et créent en somme une tradition de type aristocratique, de même que l’art de vivre et le « goût » Rothschild acquièrent avec le temps leurs titres de noblesse. Dans les années 1880 et suivantes cependant, nombre d’autres hôtesses israélites, séduisantes et cultivées, épouses de financiers prospères, font les beaux jours de la capitale en offrant bals et réceptions quand elles n’ouvrent pas des salons politiques et littéraires. La comtesse Louise Cahen d’Anvers, Léontine Arman de Caillavet, Geneviève Strauss, Jeanne Muhfeld règnent à l’égal d’autres maîtresses de maison du Tout-Paris sur les différentes formes de la sociabilité mondaine et à différents degrés de l’échelle de la haute société [51]. Pas d’ostracisme à leur égard ; seul le jeu des affinités, personnelles, culturelles et politiques, surtout au temps de l’Affaire, différencie le beau monde qui fréquente chez l’une ou l’autre de ces dames.
Le prix de la vanité
19Le défi véritable consiste toutefois à « être reçu » et, si possible, pas seulement aux grandes réceptions où « tout le monde va », mais aux « raouts » intimes, aux petits dîners les plus « select ». C’est à cette fin que l’entrisme mondain des Juifs déploie ses stratégies les plus subtiles. Car, si l’argent est, là encore, une arme fondamentale, il est essentiel de parer son emploi des apparences de la générosité la plus désintéressée.
20Bien entendu, les grandes dames israélites ont toujours le recours d’organiser ou de participer à des manifestations de bienfaisance. Encore faut-il qu’on les y invite et doivent-elles y mettre du doigté, comme le montre la mésaventure advenue à Clara de Hirsch, après l’incendie du Bazar de la Charité qui, le 4 mai 1897, fit plus de 100 victimes parmi les dames de qualité parmi lesquelles, semble-t-il, une seule Juive, en fait une convertie du clan Porges [52]. Exclue de ce grand événement mondain en raison de ses origines, la baronne, émue par ce drame, se crut autorisée à adresser, anonymement, un chèque d’un montant considérable à la souscription ouverte par Le Figaro. Mais, bientôt désignée comme le mystérieux donateur par la rumeur publique, elle dut démentir, devant le tollé provoqué par une générosité jugée intrusive [53].
21Pourtant, les écrits intimes et les études biographiques révèlent qu’un des moyens privilégiés des magnats juifs pour gagner les bonnes grâces des gens du meilleur monde est de les aider à surmonter leurs mauvaises passes financières. « Lorsqu’on a de l’argent, il faut, jusqu’à un certain point, admettre d’être ce qu’on appelle vulgairement être “tapé” [54] », selon Boni de Castellane, qui s’y connaît pour s’être trouvé lui-même dans la situation du « tapé » (pendant son mariage avec la richissime Anna Gould, de 1895 à 1906) et dans celle du « tapeur » (avant et après celui-ci). Or il apparaît que les Juifs nantis sont sans doute plus disposés que d’autres à dispenser à fonds perdus des « bontés » à des « amis » dans la gêne. Boni de Castellane, encore lui, note à propos il est vrai des « hommes du Nouveau Monde », que « l’aide sociale [chez eux] n’est pas un vain mot », ajoutant : « chose bizarre, c’est plutôt parmi les juifs que parmi les chrétiens que j’ai rencontré de ces oiseaux rares [55]. » L’historien a peu souvent l’occasion de connaître le fin mot de ces arrangements, par définition discrets. Ainsi Morès a-t-il rendu à Alphonse de Rothschild les 100 000 francs prêtés au lendemain du krach de l’Union générale en 1882 [56] ? Nous sommes mieux renseignés sur Arthur Meyer et Maurice de Hirsch.
22Le directeur du Gaulois qui, avant de réussir dans la presse, avait amassé une jolie fortune à la Bourse, est, dans son for privé, assailli par les requêtes de femmes du monde en détresse ou de dandys impécunieux. De fait, tous le « tapent » allègrement, sûrs du silence de Meyer, trop heureux de faire la preuve qu’il sait, nonobstant ses origines et son duel fâcheux avec Drumont, se comporter comme un gentilhomme [57]. Maurice de Hirsch agit de même, bien qu’à une tout autre échelle. De 1884-1885 à sa mort en 1892, le baron versa à ses trois compagnons favoris de chasse et de parties fines – l’archiduc Rodolphe, l’héritier des Habsbourg, le prince de Galles et futur Édouard VII, et le prince Ferdinand de Bulgarie [58] – des sommes si astronomiques que la presse britannique, informée par la rumeur, soupçonna Hirsch de se servir du prince héritier à des fins politiques [59]. De fait, il n’est pas exclu que le baron ait compté en retour sur quelque service politique ou encore sur quelque avantage symbolique [60]. Mais là n’est manifestement pas l’essentiel : la munificence délibérée du baron vise essentiellement à se conformer à ce que ses amis royaux, mêlant intérêt bien compris et sentiments amicaux, attendent des personnes riches qui les entourent [61]. Jamais Maurice de Hirsch n’a compté récupérer ses mises. Sans doute a-t-il veillé, de son vivant, à conserver les créances par devers lui – réflexe d’homme d’affaires, de descendant de Juifs de cour méfiants ? –, mais son épouse les détruisit après sa mort, sur ses instructions formelles [62].
23Les intrigues politiques du camp monarchiste ont été un autre tremplin pour les ambitions mondaines de ces deux hommes au moment de la crise boulangiste. De 1888 à 1890, une poignée d’aristocrates, désespérés de rétablir les Orléans sur le trône de France, se persuadent que leur dernière chance est de subventionner le très populaire général Boulanger, un Républicain pourtant mais prêt à jouer double jeu, afin qu’une fois la Troisième République renversée par ses soins, il accepte de s’effacer devant le prétendant [63]. Hasardeuse conspiration dans laquelle Meyer et Hirsch se jettent sans hésiter, trop heureux de se faire les complices indispensables de quelques-uns des plus grands noms de France. Certes, ils n’agissent pas ainsi par snobisme uniquement : à la différence des Juifs de France, fermement attachés à la République, les deux hommes sont des monarchistes de cœur, et des fidèles qui plus est de la Maison d’Orléans [64]. Là encore, il est possible que Hirsch ait pensé servir des intérêts propres et ceux de ses amis les plus proches [65]. Reste que les risques pris étaient inconsidérés pour un propriétaire de presse et un brasseur d’affaires plutôt soucieux, en général, de ménager la légalité et les pouvoirs en place. S’ils se compromettent ainsi, c’est bien pour avoir le privilège de se trouver au cœur d’une conspiration aristocratique.
24La meilleure preuve est que Maurice de Hirsch crut alors, après plusieurs essais infructueux, en ses chances d’entrer au Jockey Club, le « cercle des ducs » « où il se desséchait d’être admis [66] ». Celui-ci avait laissé entrer certains Juifs à ses débuts – Achille Fould notamment, qui en est même le cofondateur –, et encore Charles Haas en 1871, dans des temps troublés il est vrai ; depuis lors il s’était fermé devant eux et, à la fin des années 1880, il ne comptait que 30 « israélites » sur 638 membres, dont 8 Rothschild, réputés hostiles à l’admission du baron de Hirsch, leur concurrent en affaires et en philanthropie juive. Fort des promesses, sincères semble-t-il, de ses amis monarchistes, Hirsch crut son heure venue, mais, malgré des parrains prestigieux mandatés par le comte de Paris en personne, il fut « blackboulé » dans les grandes largeurs, obtenant 8 boules blanches (favorables) pour 16 noires, alors que 6 suffisaient à son élimination. Ulcéré, le baron voulut se venger en achetant en sous-main l’hôtel Scribe et en chasser le Jockey, projet auquel il renonça de crainte d’être encore davantage la risée du Tout-Paris [67].
Reste que le journal d’Henri de Breteuil, un document essentiel sur le « boulangisme monarchiste », montre un Meyer omniprésent, participant à tous les conciliabules importants et chargé de plusieurs démarches délicates par les conjurés. Ami de la richissime duchesse d’Uzès, l’autre grande source de financement du parti royaliste, et de plusieurs fidèles de Boulanger, anxieux de se rendre utile, il est l’indispensable truchement. Clairement, le noble marquis et ses amis ne prisent guère le fait de se retrouver en semblable compagnie mais n’ont d’autre choix que de la tolérer. Quant à Maurice de Hirsch, pièce maîtresse du dispositif financier des conspirateurs, Breteuil ne se prive pas de jouer de sa vanité et de sa rivalité avec les Rothschild pour le faire entrer dans ses combinaisons : ses amis, lui déclare-t-il en substance, pourraient fort bien se tourner vers les Rothschild ; s’ils l’ont préféré, c’est qu’ils le tiennent, lui, pour un gentilhomme [68]… La ficelle serait-elle un peu grosse ? Non pas puisque non seulement Hirsch accepte aussitôt de financer la première campagne électorale de Boulanger, mais tient à le faire avec panache, doublant de son propre chef la somme demandée [69]. Au total, on estime que le magnat laissa dans cette ruineuse opération au moins 3 millions de francs, c’est-à-dire autant que la duchesse d’Uzès, et sans doute davantage [70]…
Le boulangisme n’est pas la seule cause où des Juifs opulents ont trempé, entre autres raisons pour complaire à l’aristocratie, loin s’en faut. L’antidreyfusisme en particulier pourrait fournir matière à d’autres développements sur ce thème [71]. Mais penchons-nous plutôt à présent sur une autre stratégie d’« entrisme » mondain, familiale cette fois et bien plus radicale : les mariages arrangés entre des héritières juives grassement dotées et les rejetons des grandes familles de France.
De l’utilité des filles
25En 1878 et 1882, Marguerite et Berthe de Rothschild, les deux filles du baron Mayer Carl, de la branche de Francfort, deviennent respectivement duchesse de Gramont et princesse de Wagram. En 1882 encore, Paule Heine, fille adoptive du banquier hambourgeois Berr Karl Heine et cousine du poète Heinrich Heine, déjà veuve du duc d’Elchingen épousé en 1866, devient la duchesse Victor de Rivoli et princesse d’Essling. Rosalie de Gutman épouse Robert de Fitz-James en 1886, tandis qu’Alice Heine, la fille du baron bordelais Michel Heine, déjà veuve du duc de Richelieu épousé en 1875, convole en secondes noces avec le prince régnant Albert Ier de Monaco en 1889, etc. Les premières alliances entre la « banque juive » et la noblesse, d’Empire ou d’épée, remontent à la fin de la Monarchie de Juillet et au Second Empire : outre l’union entre Alexandre de Breteuil (1781-1864) et Charlotte Fould (1826-1917) en 1846, les filles Mirès et Péreire se marièrent également à l’époque dans la plus haute aristocratie. Puis ces unions se multiplient en même temps que les mariages avec des héritières américaines, et sans que l’Affaire en ralentisse apparemment le rythme [72]. Cette prolifération singulière des « mariages juifs » révolte Constance de Castelbajac [73]. Pourtant, comme nous venons de le voir, son propre époux, Henri de Breteuil (1846-1916), avait pour mère une Fould, ce qui l’apparentait notamment aux branches allemande et bordelaise des Heine ainsi qu’aux Furtado…
26Que l’initiative des pourparlers matrimoniaux vienne de la famille israélite ou de la famille aristocratique, il s’agit toujours d’échanger une dot considérable contre « ce qui, décrète Boni de Castellane, ne peut s’acheter : en outre d’un nom, une tradition et un goût que leur éducation ne les rend pas aptes à conquérir par elles-mêmes [74] ». La marquise de Breteuil nous dévoile par exemple les dessous du mariage Fitz-James de 1886 : « On avait fait venir Mlle de Gutman chez sa tante, Mme Porges, qui habite Paris afin de la faire voir aux Fitz-James, qui sont en quête d’une héritière pour leur fils Jacques. Le futur duc Robert de Fitz-James faisait l’office d’ambassadeur et négociait entre les deux parties lorsque la jeune fille déclara à son père qu’elle préférait le plénipotentiaire au dauphin et qu’on eût à le lui procurer. Stupéfaction de Robert de Fitz-James qui n’en est pas encore remis [75] ! ». Mais ce dernier, à 51 ans et coureur impénitent, ne laisse pas filer le magot… Faut-il croire, avec Dominique Frischer, que ces mariages sont « de moins en moins considérés comme des mésalliances [76] » ? On peut en douter à voir par exemple avec quel orgueil Boni de Castellane proclame n’avoir pas « dans [ses] veines une goutte de […] sang [juif] [77] », et aussi comment les descendants des « mariages juifs » sont qualifiés par les mauvaises langues de « semi-gotha ». La répugnance du « monde » pour ces alliances reste une réalité dont témoignent les commentaires acerbes de Constance de Castelbajac [78] ou encore de Marguerite de Saint-Marceaux [79]. Pragmatique toutefois, il s’y résigne comme naguère il se résignait à épouser les filles des fermiers généraux pour « redorer le blason ». C’est là une pierre à apporter à la démonstration d’Arno Mayer sur les étonnantes capacités d’adaptation du monde nobiliaire aux réalités.
27Reste que le « mariage juif » n’est possible qu’au prix de la conversion de la promise juive. C’est là l’unique cas où elle est de rigueur car, on l’a déjà dit, on peut avoir en France des prétentions mondaines – y réussir est une autre affaire – et rester juif ou tout au moins n’adopter aucune autre religion. On cite souvent ce mot de Geneviève Strauss : « J’ai trop peu de religion pour en changer ». En revanche, la mentalité nobiliaire exige la conversion de la jeune épousée, parce que l’Église l’exige [80] et pour que le milieu puisse « digérer » la nouvelle venue, comme il a pu noyer les éléments de roture introduits par les « mariages inégaux » du passé. Il s’en faut d’ailleurs que la convertie soit toujours parfaitement acceptée dans son nouveau milieu, sa belle-famille et son mari lui-même, sans qu’il soit facile de faire la part de l’antisémitisme dans ce rejet [81]. Pour la famille juive concernée, la conversion est une formalité à laquelle elle consent en général aisément. Faute de véritable sentiment religieux juif souvent, et parce qu’elle ne saurait rêver d’intégration française plus achevée, plus irréversible aussi, que de mêler son sang au « sang bleu ».
Les mémoires inédits de Louise Halphen née Fould [82], une femme élevée dans un environnement juif encore pieux, offrent cette chance rare de pénétrer les coulisses d’une riche famille juive originaire de Metz, alliée aux Fould, Gradis, Péreire, Gunzburg et Weisweiller, à qui se pose, à plusieurs reprises, la question du mariage exogamique et de la conversion. D’abord, dans la génération de Louise elle-même : elle épouse, pour sa part, Émile Fould en 1883, mais après que, ô surprise, le marquis de Morès, trop visiblement intéressé, ait eu des visées sur elle, et surtout après qu’elle ait renoncé à son inclination pour un certain Roger Martin du Nord. « Là, mes principes religieux furent les plus forts […] et j’en ai beaucoup souffert », avoue-t-elle. On notera au passage que le jeune homme ne s’est pas aventuré à la « demander » avant qu’elle ne se montre disposée à accomplir le préalable indispensable de la conversion. C’est tacitement donc que semble se régler ce genre d’affaire. Sa sœur puînée Marie a en revanche sauté le pas de la conversion pour pouvoir s’unir au comte Henry de Courcy. On relèvera que, selon Louise, cette famille « du plus pur Faubourg Saint Germain […] ne fit aucune opposition », et que la conversion de Marie « fut empreinte de la plus grande piété ». Louise et son mari Émile gardent des attaches sentimentales, distendues il est vrai, avec le culte ancestral, mais ne condamnent pas le moins du monde les choix autres de leur parentèle, pourvu, laisse entendre la diariste, qu’ils soient sincères.
Cette question de la sincérité de la conversion hante plus que jamais Louise Halphen dans les premières années du XXe siècle, lorsqu’il s’agit de marier ses propres filles, Germaine et Alice, nées en 1884 et en 1888. En l’absence a priori de partis israélites « assortis », « j’avoue, écrit leur mère, qu’un catholique me paraissait plutôt souhaitable pour leur avenir à toutes deux », ajoutant aussitôt : « l’opposition que j’avais manifestée pour moi-même ne me rendait pas suspecte d’ambition mondaine. Seulement je tenais, si elles entraient dans cette voie, à une conversion préalable, libre de tout autre sentiment qu’une complète sincérité religieuse. Je reconnais avoir cherché à le leur faciliter tacitement, tout en les maintenant dans le respect et l’exercice de leur religion ». Sans doute ces scrupules tiennent-ils aux vertus que Louise accorde au sentiment religieux, quel qu’il soit, mais il faut aussi tenir compte du fait que l’affaire Dreyfus est passée par là, et que, malgré ses dénégations, ses effets restent sensibles. Se convertir expose manifestement au persiflage sur l’opportunisme juif. Pour finir, Germaine épouse en 1905 Édouard de Rothschild, le fils d’Alphonse, un parti assez brillant pour que Louise, bien que « tiraillée » par quelques regrets, renonce à ses rêves de mariages mixtes. Après tout, dit-elle à l’intéressée : « il t’aime avec un désintéressement qui n’est pas garanti chez d’autres » [83]. On ne saurait mieux dire. Sa cadette, Alice, épouse en revanche, en février 1914, le lieutenant de Bremond d’Ars en février 1914. Notons, là encore, qu’il ne « la demanda » qu’après qu’elle se fut convertie pieusement au catholicisme, les deux familles s’accordant tacitement pour dissocier nettement le moment de la conversion de celui du mariage. C’est du côté Halphen qu’à la surprise offusquée de Louise, s’élèvent alors les critiques, signe peut-être d’un raidissement identitaire chez certains notables israélites de la fin du siècle.
Ultimes interdits
28S’il n’est pas rare, à la fin du siècle, qu’un chrétien bien né épouse une riche héritière juive, les unions nouées entre un Juif fortuné et une aristocrate sont en revanche exceptionnelles, en France en tout cas. Elles sont aussi infiniment moins bien tolérées par la Haute Société qui, loin d’y voir, comme dans la configuration précédente, le moyen légitime, bien que regrettable, de restaurer ou d’affermir les fortunes nobiliaires, les ressentent comme une tache indélébile sur l’honneur de la caste. De ces mariages, nous ne connaissons, à vrai dire, que deux exemples relativement bien documentés : ceux d’Arthur Meyer avec Marguerite de Turenne, et de Francis de Croisset avec Marie-Thérèse de Chevigné. Dans les deux cas, ces unions suscitent un tollé d’une ampleur qui mérite réflexion, si l’on songe qu’après tout, Meyer s’était converti au catholicisme en 1901 et Croisset en 1909.
Un frisson d’horreur parcourt littéralement le Tout-Paris à la nouvelle des noces, le 8 octobre 1904, du directeur du Gaulois, 61 ans, avec Mlle de Turenne, une petite vingtaine de printemps [84]. Même si la jeune épousée semble avoir eu une certaine inclination pour son vieux barbon de fiancé, c’est bien la déchéance des Turenne, descendants de d’Artagnan, qui est la clé de ce mariage, consenti comme on se saisit d’une bouée de sauvetage par un père ruiné au jeu et un frère aîné dissolu. Clairement la différence d’âge, en l’occurrence vertigineuse, comme le mépris dans lequel le Monde tient Arthur Meyer et sa laideur présumée, bonheur des caricaturistes, participent au déclenchement de ce qui ressemble très fort à un charivari mondain [85]. Mais seul le recours à l’anthropologie peut fournir la clé d’aussi extraordinaires débordements de dégoût et d’indignation. La duchesse de Luynes par exemple, la propre fille de la duchesse d’Uzès, n’appelle plus Meyer que « le coupé de Madame » ; pour elle ce mariage est ni plus ni moins « la nouvelle trahison de judas » [86]. Tout se passe en fait comme si, à travers le corps de Mlle de Turenne livré au Juif, c’est l’aristocratie elle-même, ses valeurs, son honneur et sa respectabilité, qui étaient bafoués, violés, rabaissés, sentiment qui vient alimenter la hantise du déclin propre à la caste toute entière. Même la duchesse d’Uzès refuse d’être le témoin d’Arthur Meyer, et la cérémonie nuptiale doit se faire beaucoup plus discrète que prévue [87]. Le « monde » ne devait pas pardonner ce dernier faux pas au directeur du Gaulois, ni d’ailleurs à son épouse, surtout après son divorce qui achève de faire d’elle une paria.
Les noces d’Arthur Meyer et de Charlotte de Turenne vues par le caricaturiste et humoriste Georges Goursat dit Sem (1863-1934) dans Le Rire. Son premier album Le Turf (1900) a lancé ce fils d’épicier de Périgueux dans le Tout-Paris, devenu son champ d’inspiration favori
Les noces d’Arthur Meyer et de Charlotte de Turenne vues par le caricaturiste et humoriste Georges Goursat dit Sem (1863-1934) dans Le Rire. Son premier album Le Turf (1900) a lancé ce fils d’épicier de Périgueux dans le Tout-Paris, devenu son champ d’inspiration favori
29L’union entre Franz Wiener, alias Francis de Croisset (1876-1931), et Marie-Thérèse de Chevigné ne se présente pas exactement sous les mêmes auspices [88]. Les âges sont accordés, le physique de l’élu est diversement apprécié mais beaucoup le jugent bel homme, et la mariée, descendante des Sade par sa mère, est la veuve du richissime banquier Maurice-Jonathan Bischoffsheim, disparu très jeune en 1904 ; elle en a eu une fille, Marie-Laure, future vicomtesse Charles de Noailles (1902-1970). Un cas déjà de « mariage juif » inversé par rapport à la norme, dans lequel aucun des deux partis ne s’était converti ; leur fille a été certes baptisée, mais sans l’accord du patriarche Ferdinand Bischoffsheim. Du point de vue des Chevigné, Marie-Thérèse était quitte envers sa lignée ; son veuvage providentiel devait lui permettre de conclure une nouvelle union, cette fois dans son milieu de naissance. Mais Marie-Thérèse, amoureuse, entend ne plus se laisser dicter sa conduite par son encombrante mère, la comtesse Adhéaume, qui s’évertue à la détourner de son projet de mariage. Il est vrai aussi que la réputation de Croisset, coureur et bisexuel notoire, est sulfureuse ; il a déjà rompu des fiançailles à la dernière minute avec une première fiancée chrétienne après avoir appris la ruine de sa famille. Rien n’y fit, et il ne resta plus au Monde qu’à s’étrangler d’indignation en voyant lui échapper un si beau parti au profit d’un coureur de dot dont il avait suivi avec incrédulité la cour empressée et les proclamations d’amour passionné. Le couple préféra cependant se marier en Arles, en bonne partie pour éviter les incidents déplaisants auxquels aurait pu les exposer une noce parisienne. Une crainte fondée à considérer les terribles pochades que l’événement inspira à Robert de Montesquiou [89].
30Enfin, s’il parait choquant que des femmes de l’aristocratie épousent des Juifs, que dire de celles qui « s’oublient » jusqu’à prendre un Juif pour amant ? Car, si l’infidélité conjugale réciproque est banale dans ce milieu, elle n’en obéit pas moins à des règles : les hommes peuvent multiplier les liaisons notoires sans encourir les foudres mondaines, mais des femmes, on attend, sinon une vertu à toute épreuve, au moins de la discrétion et une certaine retenue dans la licence. Or, dans ce cadre, les époux peuvent marquer sans dommage un penchant pour les actrices juives ; les épouses en revanche risquent le déclassement social à prendre un amant juif. La conduite de la belle marquise Hubert d’Alvaray, née Rosalie, dite Rose, de Mercy-Argenteau, jugée par le couple Breteuil, en offre l’illustration [90]. Sitôt mariée, cette petite-fille de Mme Tallien et fille de la très légère Mme de Mercy, une beauté du Second Empire, adopte une tenue « déplorable ». Cependant « la belle Rose » a clairement aggravé son cas en choisissant pour premier amant « un juif appelé Effrussi », en fait Michel Ephrussi. Cela, ajouté à ses aventures suivantes, assimile la jeune femme à une quasi-prostituée, perdue de réputation, comme il ressort des propos d’Henri de Breteuil : « Enfin l’a qui veut, dit-on tout haut. C’est affaire de payer, et le prix baisse à vue d’œil ! »
31Ce qui frappe, au final, c’est l’extrême complexité de l’entreprise, entre snobisme et volonté de parachever leur intégration sociale, qu’entreprennent les Juifs opulents en voulant se faire admettre dans la High Society parisienne. À ce milieu qui les rejetterait volontiers avec mépris, ils parviennent certes à s’imposer jusqu’à un certain point. Les apparences du succès sont là, au grand dam de Drumont : les « gens du monde » et même les têtes couronnées fréquentent assidument leurs hôtels parisiens et leurs châteaux campagnards ; eux-mêmes sont reçus dans toutes les grandes maisons – hors du noble Faubourg qui est de toute façon en perte de vitesse ; leurs filles, surtout, n’ont aucun mal à trouver preneurs dans les plus grandes familles aristocratiques, et leurs petits-enfants portent souvent les plus grands noms de France. En revanche le tabou touchant aux filles de l’aristocratie reste quasi inentamé.
Tout cela n’a pas été sans que des affections véritables aient été parfois nouées entre Juifs et non-Juifs du Monde. Il ne s’agit pas de noircir le tableau à l’excès. C’est malgré tout le sésame de l’argent qui est parvenu à forcer les portes de l’aristocratie, ce qui, pour cette raison même, suscite de sa part un fort ressentiment, lequel s’exprime en particulier dans le registre de la médisance. Les écrits intimes permettent d’en mesurer toute l’étendue, notamment entre l’affaire Dreyfus et la Grande Guerre, une époque tenue souvent pour une période d’accalmie de l’antisémitisme. Or, il apparaît assez clairement que la « haute société » parisienne n’a jamais été aussi antisémite qu’en cette période. Un constat qui devrait inciter, comme nous y invitent certains spécialistes [91], à réviser les idées reçues.